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Démarche artistique de la série "Crotches"

Au loin sur les croupes âpres et vertes du Jura les lits jaunes des torrents desséchés dessinaient de toutes parts des Y.
Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? – L’arbre est un Y ; l’embranchement de deux routes est un Y ; le confluent de deux rivières est un Y ; une tête d’âne ou de bœuf est un Y ; un verre sur son pied est un Y ; un lys sur sa tige est un Y ; un suppliant qui lève les bras au ciel est un Y.
Au reste cette observation peut s’étendre à tout ce qui constitue élémentairement l’écriture humaine. Tout ce qui est dans la langue démotique y a été versé par la langue hiératique. L’hiéroglyphe est la racine nécessaire du caractère. Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images.[1]
-Victor Hugo

Tout livre est donc utile, qui nous apprend à distancer la simple lecture et nous donne l’idée de voir dans la lettre, à l’égal des anciens calligraphes, la projection énigmatique de notre propre corps.[2]
- Roland Barthes


La série « CROTCHES », ou entrejambes féminins en français, est née au lendemain de mon voyage de noces en Inde en 1999. Pendant notre périple, j’ai vécu une expérience étonnante : un jour, en portant un pantalon tout à fait acceptable d’un point de vue occidental, j’ai senti la région de mon entrejambe littéralement « épiée » ; c’est surtout devant moi que tout au long de cette journée j’ai « attrapé » ces regards. Interpellée, je me suis ensuite renseignée sur cette « norme de pudeur indienne » que j’avais transgressée à mon insu. Me rendant dans ce pays pour la première fois, j’ai découvert avec stupéfaction, qu’en Inde, laisser apparentes son entrejambe et ses cuisses, même couvertes par des vêtements est perçu comme vulgaire, impudique, voire indécent ! Ces simples lignes formant donc ce fameux « Y » étaient perçues comme provocantes et choquantes. Le constat, l’idée, que cette région du corps habillée, à cause des plis qui soulignaient mes formes, pouvait être ainsi perçue, m’a frappée, m’a apostrophée, questionnée. Ce « Y » m’est devenu paradoxal : il était neutre, asexué, voire unisexe : le « Y » peut bien représenter un entrejambe masculin ou féminin ; mais ici, dans ce pays, le « Y » ne doit être montré, on le cache, on le voile, ce qui indique bien d’autres interprétations que l’on fait du genre sexué et érotique.
Quelques semaines plus tard j’étais de retour en France et dans mon atelier. Après avoir terminé une série sur la femme dans laquelle j’avais décliné son être de manière symbolique et métaphorique à travers soixante-quinze toiles[3], je débutais une nouvelle série de plus grands formats dans laquelle je décidai de continuer à décliner la femme, mais cette fois-ci je parlerai exclusivement de et à travers le « Y » de son entrejambe.
« Crotches » est né.

Le « Y » de l’entrejambe féminin me permet et me propose un moyen pour parler de la femme à travers une région réduite de notre corps ; tel une synecdoque. Cette région si connotée, chargée, sexuée, devient sous les auspices de mes « Y » : une feuille, un triangle, un labyrinthe, un ciel divisant deux parcelles de forêt. Dès les débuts de la série en 2000, ce signe symbolisait les lignes, les plis, les intervalles et les séparations de ces parties du corps ; le « Y » signifiait cet espace. Dans ma peinture, les différents traits et les différentes formes du « Y » se déclarent être révélateurs pour moi, comme pour Paul Klee « le tracé se fait révélateur ».[4] Le « Y » comporte une polysémie innée pour moi, telle qu’on la retrouve ci-dessus dans la citation de Victor Hugo ; et cela bien avant que je prenne conscience du « Y » en tant que lettre.
En 2010, dans le cadre de mes études de Master en Recherche en Arts plastiques, mon champs de réflexion s’est agrandi, en recherchant le « Y » en sa qualité de lettre. J’ai pris connaissance de son origine, son graphisme, sa symbolique, son existence comme voyelle et semi-voyelle. Venant de la lettre yôd, la dixième lettre de l’alphabet hébraïque et représentant le chiffre dix, ses significations sont importantes et multiples : la main, le profil, l’harmonie, la miséricorde… ; dans l’acte d’écrire, en tant que signe initial de chaque lettre, on le compare au point originel de l’espace et du temps.[5] Ma recherche a nourri la série de différents thèmes et m’a permis de mettre désormais pleinement en œuvre le double sens de sa lecture : comme écriture et comme figure plastique.

Cette série, en cours depuis quinze ans et composée de quarante-huit toiles, arrive aujourd’hui à son achèvement. A travers elle, je propose une panoplie de facettes, de représentations métaphoriques et symboliques de la femme. Mon dévoilement évoque des thèmes aussi variés que la protection, l’enfermement, le plaisir, le mystère, la fécondité… il parle de la femme en tant que contenant, vaisseau, labyrinthe, patriote : le « Y » tel un emblème. Regardant l’être féminin comme « multiple », c’est la plasticité de son caractère que j’ai envie d’exprimer par sa figure ; ainsi je pourrais la voir comme étant « illimitée ». C’est une notion qui résonne fortement au sein de mon être ; car je n’ai que rarement, à tort ou à raison, dû penser en termes d’impossibilité ou de limitation. Je pourrais appliquer cette idée à ma propre vie, celle de femme et de petite fille que jadis j’ai été. Élevée, sans équivoque de genre, avec la notion que tu peux devenir ce que tu veux.

Lisa Salamandra
juin 2015

Découvrez les œuvres de la série ici

[1] Victor Hugo, En Voyage, Alpes et Pyrénées, (1839, Paris, Ed. J. Rouff), Paris, Librairie du Victor Hugo Illustré, p. 28, Site de la BnF Gallica, <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103019r>
[2] Roland Barthes, Préface à l’ouvrage de Roger Druet, in La Civilisation de l’Ecriture, Paris, éditions Fayard, 1976.
[3] Cf. la série Femmes sur mon site web, 75 huiles sur toiles, 64 x 20 cm, 1995-1999, Collection d’entreprise Ernst & Young, Neuilly-sur-Seine.
[4] Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Paris, éditions Klincksieck, 1971, p. 237.
[5] Gabriele Mandel, L’Écriture Hébraïque, alphabet, styles et calligraphie, Paris, éditions Flammarion, 2001, p. 47.